Le charbon était plein de bois. Le pétrole est plein de charbon.
Pourquoi les anciennes énergies persistent-elles ? Parce qu’elles ne sont pas seulement concurrentes. Elles sont aussi complémentaires. Les mines de charbon britanniques du début du XXe siècle consommaient chaque année entre 3 et 4,5 millions de mètres cubes de bois pour leurs étais. Ce bois, classé comme matériau de construction, était pourtant indispensable à l’extraction de l’énergie nouvelle.
Le pétrole n’a pas davantage vécu sans charbon. Il faut de l’acier pour les derricks, les tubes, les navires, les wagons-citernes, les raffineries, les pipelines et les moteurs. Une voiture moderne est elle-même encore constituée de 50 à 60 % d’acier en masse. C’est le fait matériel remarquable : même sans compter son carburant, l’automobile reste pour moitié un objet sidérurgique.
Mais masse d’acier et masse de charbon ne doivent pas être confondues. Environ 70 % de l’acier mondial est produit par la filière haut-fourneau–convertisseur à oxygène, qui consomme en moyenne 780 kg de charbon métallurgique par tonne d’acier brut ; la filière électrique, davantage fondée sur le recyclage, en utilise beaucoup moins. Pour une voiture de 1,5 tonne, les 0,75 à 0,90 tonne d’acier correspondent à environ 0,44 à 0,53 tonne de charbon avec la combinaison mondiale moyenne des filières. La fourchette va de 0,11 à 0,14 tonne pour un acier entièrement issu de la filière électrique à 0,59 à 0,70 tonne pour un acier entièrement issu de la filière intégrée. L’ordre de grandeur moyen est donc celui d’une demi-tonne de charbon consommée pour produire l’acier du véhicule.2
Les sept tonnes de charbon mobilisées par la fabrication d’une automobile dans les années 1930 relèvent d’un périmètre plus large et de procédés beaucoup moins efficaces. Une comparaison grossière suggère une diminution d’environ un facteur dix, mais les deux chiffres ne sont pas strictement superposables. Surtout, le charbon mobilisé par la fabrication n’est plus du même ordre que le carburant brûlé pendant l’usage : sur 200 000 kilomètres à 6 litres aux 100 kilomètres, une voiture consomme environ 12 000 litres, soit 9 à 10 tonnes de carburant. L’exemple automobile démontre donc une dépendance matérielle, non une équivalence des quantités.
À l’échelle mondiale, l’usage sidérurgique reste toutefois minoritaire sans être négligeable : environ un milliard de tonnes de charbon métallurgique par an, soit près de 15 % de toute la consommation de charbon. La production d’électricité en absorbe, elle, environ les deux tiers. Le charbon-acier n’est donc pas le volume dominant ; c’est l’un des liens structurels par lesquels les systèmes énergétiques continuent de s’appuyer les uns sur les autres.2
Charbon
chaleur industrielle
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Acier & ciment
machines et réseaux
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Pétrole & électricité
extraction et nouveaux usages
Ce réseau d’émissions et de matières incorporées constitue la symbiose énergétique. Un produit apparemment propre à l’usage conserve une histoire matérielle : extraction, transformation, transport, construction des infrastructures, entretien et fin de vie. Il n’existe donc pas, au sens strict, de technologie « propre », mais des technologies plus ou moins carbonées sur l’ensemble de leur cycle de vie.
Le vrai problème n’est pas la construction des renouvelables
Construire à l’échelle mondiale les panneaux solaires et les éoliennes nécessaires produirait environ 50 gigatonnes de CO₂ : une quantité importante, mais un investissement climatique justifié par les émissions qu’il doit permettre d’éviter. Le point critique se trouve en aval : que va-t-on produire avec cette nouvelle électricité ?
Si elle alimente une flotte automobile toujours croissante, davantage de routes, d’acier, de ciment, de plastique, d’agriculture industrielle, de données et de marchandises, l’électricité bas-carbone peut réduire l’intensité de chaque unité produite sans provoquer la baisse absolue attendue.
En 2022, Slameršak, Kallis et O’Neill ont examiné quatorze trajectoires compatibles avec un réchauffement limité à 1,5 °C. La mise en place de l’ensemble du système énergétique bas-carbone engendrerait entre 70 et 395 gigatonnes de CO₂, avec une moyenne de 195. Ce second ordre de grandeur ne concerne donc pas les seuls panneaux solaires et éoliennes : il inclut également les réseaux, les batteries, les pompes à chaleur, les véhicules électriques et les infrastructures associées, qui mobilisent de l’acier, du ciment, des métaux, du verre et des plastiques issus de secteurs difficiles à décarboner.3
Cette dépendance matérielle ne relève pas seulement de l’histoire. Chaque gigawatt éolien, chaque kilomètre de réseau et chaque véhicule électrique commencent par une commande d’acier, de ciment, de cuivre ou d’aluminium. Si l’on isole le canal acier à l’échelle du système industriel mondial, deux grandeurs restent positives : la quantité moyenne d’acier par mégawatt construit et la quantité moyenne de charbon mobilisée par tonne d’acier. Toute capacité supplémentaire ajoute donc nécessairement une quantité positive de charbon à sa construction. Cette conclusion établit une dépendance systémique ; elle ne signifie ni que chaque projet particulier utilise le même acier, ni que la consommation annuelle de charbon augmente automatiquement.
Dans le système industriel actuel, la construction bas-carbone mobilise encore nécessairement du charbon à l’échelle agrégée.
La quantité annuelle attribuable à cette construction peut diminuer si les installations ralentissent ou si l’intensité matérielle et charbonnière de l’acier baisse plus vite qu’elles ne progressent. La question dynamique n’est donc plus celle de l’existence du lien, mais celle d’une course : l’expansion des installations dépasse-t-elle la décarbonation de leur chaîne d’approvisionnement ?
Quand la dépendance devient rebond
La variable pertinente n’est pas le stock déjà installé, mais les installations brutes annuelles It — en mégawatts par an, remplacements compris. Soit St la quantité moyenne d’acier par mégawatt et kt la quantité moyenne de charbon mobilisée par tonne d’acier :
kt = θt·cBF,t + (1−θt)·cEAF,t
θt désigne la part de l’acier issue de la filière haut-fourneau–convertisseur ; cBF,t et cEAF,t désignent les consommations de charbon des deux filières. La filière électrique en utilise beaucoup moins, mais pas zéro en moyenne mondiale : environ 150 kg par tonne d’acier, contre 780 kg pour la filière intégrée. À défaut de connaître l’approvisionnement exact de chaque projet, θt représente ici la combinaison mondiale moyenne des filières.
Le charbon mobilisé chaque année par la construction renouvelable s’écrit alors :
Ct = It · St · kt
Tant que St > 0 et kt > 0, ∂Ct/∂It = St·kt > 0. C’est la partie obligatoire : à structure industrielle donnée, davantage de construction mobilise davantage de charbon dans ce canal.
Pour décrire l’évolution dans le temps, on note η la baisse du coût des renouvelables, ε la réponse des installations à cette baisse, π l’effet des politiques publiques, du financement, des contraintes de réseau et des autres facteurs de déploiement, et δ la diminution conjointe de St et kt. On obtient localement :
Δln Ct ≈ ε·η + π − δ
Dans cette décomposition, le charbon mobilisé par la construction augmente lorsque ε·η + π > δ. Si la baisse de coût η provient elle-même d’un gain d’efficience et que l’expansion qu’elle déclenche dépasse la baisse d’intensité matérielle, le mécanisme est analogue à un rebond de Khazzoom-Brookes appliqué à la chaîne d’approvisionnement. Lorsque π domine, il s’agit plus largement d’un effet d’échelle institutionnel et politique, non d’un rebond-prix pur.
Trois niveaux doivent rester distincts. La dépendance agrégée est obligatoire tant que St et kt restent positifs. La hausse annuelle dans ce canal est conditionnelle à ε·η + π > δ. Une hausse de la consommation mondiale totale de charbon exige encore de tenir compte des substitutions et des baisses éventuelles dans les autres secteurs.
Les ordres de grandeur rendent la seconde proposition plausible sans la démontrer. Entre fin 2015 et fin 2025, la capacité solaire mondiale est passée de 222 à 2 392 GW, l’éolienne de 420 à 1 291 GW, et leurs installations annuelles combinées d’environ 113 à 670 GW. Sur une période proche, la part mondiale de la filière électrique dans l’acier n’est passée que d’environ 25 % à quelque 30 %.4 Mais δ comprend aussi l’évolution de l’acier par mégawatt et celle de la consommation de charbon au sein de chaque filière : ces séries restent nécessaires pour mesurer le rebond au lieu de seulement l’identifier.