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Harcelon · Grand Angle Énergie · Économie politique · 2026
Dépolluer l’écologie :

L’énergie renouvelable ne remplace pas la traditionnelle

Constat d’échec ou d’efficience ? L’histoire de l’énergie ressemble moins à une succession qu’à un empilement. À partir de cette longue durée, William Oman, Étienne Espagne et Jean-Baptiste Fressoz déplacent la question : si l’efficacité progresse, pourquoi les consommations matérielles et fossiles ne diminuent-elles pas ?

D’après William Oman, Étienne Espagne et Jean-Baptiste Fressoz — document de travail du FMI, juillet 2026 Adaptation et synthèse Nicolas Kielwasser, Thyez, 2026 Temps de lecture intégral : 20 min

Nous regardons le mix. Le climat, lui, compte les tonnes.

Depuis 1800, la consommation absolue de toutes les grandes sources d’énergie a augmenté. Sur le terrain des matériaux, presque tout a également progressé : seules trois exceptions historiques apparaissent, la laine de mouton, l’amiante et le mercure. Le constat ne nie pas les changements techniques. Il affirme quelque chose de plus dérangeant : le changement technique n’a presque jamais produit l’abandon matériel qu’on lui attribue.1

La baisse d’une part de marché n’est pas la disparition d’une matière. L’histoire énergétique est moins une succession qu’un empilement.

Les vingt premières années du XXIe siècle sont même celles où les hausses absolues de consommation totale, fossile et renouvelable ont été les plus importantes. Le système a absorbé le solaire et l’éolien sans pour autant démanteler ses capacités fossiles. Ce régime est celui de l’addition énergétique.

>75 %Part de l’énergie dans les émissions mondiales de gaz à effet de serre.
5 à 7 %Baisse annuelle des émissions jugée nécessaire pour rester nettement sous 2 °C, selon la prise en compte des puits de carbone.
Depuis 2000, trois fois plus de centrales à charbon ont ouvert dans le monde qu’il n’en a fermé.
7 / 9Limites planétaires considérées comme franchies dans l’évaluation retenue.

Le charbon était plein de bois. Le pétrole est plein de charbon.

Pourquoi les anciennes énergies persistent-elles ? Parce qu’elles ne sont pas seulement concurrentes. Elles sont aussi complémentaires. Les mines de charbon britanniques du début du XXe siècle consommaient chaque année entre 3 et 4,5 millions de mètres cubes de bois pour leurs étais. Ce bois, classé comme matériau de construction, était pourtant indispensable à l’extraction de l’énergie nouvelle.

Le pétrole n’a pas davantage vécu sans charbon. Il faut de l’acier pour les derricks, les tubes, les navires, les wagons-citernes, les raffineries, les pipelines et les moteurs. Une voiture moderne est elle-même encore constituée de 50 à 60 % d’acier en masse. C’est le fait matériel remarquable : même sans compter son carburant, l’automobile reste pour moitié un objet sidérurgique.

Mais masse d’acier et masse de charbon ne doivent pas être confondues. Environ 70 % de l’acier mondial est produit par la filière haut-fourneau–convertisseur à oxygène, qui consomme en moyenne 780 kg de charbon métallurgique par tonne d’acier brut ; la filière électrique, davantage fondée sur le recyclage, en utilise beaucoup moins. Pour une voiture de 1,5 tonne, les 0,75 à 0,90 tonne d’acier correspondent à environ 0,44 à 0,53 tonne de charbon avec la combinaison mondiale moyenne des filières. La fourchette va de 0,11 à 0,14 tonne pour un acier entièrement issu de la filière électrique à 0,59 à 0,70 tonne pour un acier entièrement issu de la filière intégrée. L’ordre de grandeur moyen est donc celui d’une demi-tonne de charbon consommée pour produire l’acier du véhicule.2

Les sept tonnes de charbon mobilisées par la fabrication d’une automobile dans les années 1930 relèvent d’un périmètre plus large et de procédés beaucoup moins efficaces. Une comparaison grossière suggère une diminution d’environ un facteur dix, mais les deux chiffres ne sont pas strictement superposables. Surtout, le charbon mobilisé par la fabrication n’est plus du même ordre que le carburant brûlé pendant l’usage : sur 200 000 kilomètres à 6 litres aux 100 kilomètres, une voiture consomme environ 12 000 litres, soit 9 à 10 tonnes de carburant. L’exemple automobile démontre donc une dépendance matérielle, non une équivalence des quantités.

À l’échelle mondiale, l’usage sidérurgique reste toutefois minoritaire sans être négligeable : environ un milliard de tonnes de charbon métallurgique par an, soit près de 15 % de toute la consommation de charbon. La production d’électricité en absorbe, elle, environ les deux tiers. Le charbon-acier n’est donc pas le volume dominant ; c’est l’un des liens structurels par lesquels les systèmes énergétiques continuent de s’appuyer les uns sur les autres.2

Charbon
chaleur industrielle
Acier & ciment
machines et réseaux
Pétrole & électricité
extraction et nouveaux usages

Ce réseau d’émissions et de matières incorporées constitue la symbiose énergétique. Un produit apparemment propre à l’usage conserve une histoire matérielle : extraction, transformation, transport, construction des infrastructures, entretien et fin de vie. Il n’existe donc pas, au sens strict, de technologie « propre », mais des technologies plus ou moins carbonées sur l’ensemble de leur cycle de vie.

Le vrai problème n’est pas la construction des renouvelables

Construire à l’échelle mondiale les panneaux solaires et les éoliennes nécessaires produirait environ 50 gigatonnes de CO₂ : une quantité importante, mais un investissement climatique justifié par les émissions qu’il doit permettre d’éviter. Le point critique se trouve en aval : que va-t-on produire avec cette nouvelle électricité ?

Si elle alimente une flotte automobile toujours croissante, davantage de routes, d’acier, de ciment, de plastique, d’agriculture industrielle, de données et de marchandises, l’électricité bas-carbone peut réduire l’intensité de chaque unité produite sans provoquer la baisse absolue attendue.

En 2022, Slameršak, Kallis et O’Neill ont examiné quatorze trajectoires compatibles avec un réchauffement limité à 1,5 °C. La mise en place de l’ensemble du système énergétique bas-carbone engendrerait entre 70 et 395 gigatonnes de CO₂, avec une moyenne de 195. Ce second ordre de grandeur ne concerne donc pas les seuls panneaux solaires et éoliennes : il inclut également les réseaux, les batteries, les pompes à chaleur, les véhicules électriques et les infrastructures associées, qui mobilisent de l’acier, du ciment, des métaux, du verre et des plastiques issus de secteurs difficiles à décarboner.3

Cette dépendance matérielle ne relève pas seulement de l’histoire. Chaque gigawatt éolien, chaque kilomètre de réseau et chaque véhicule électrique commencent par une commande d’acier, de ciment, de cuivre ou d’aluminium. Si l’on isole le canal acier à l’échelle du système industriel mondial, deux grandeurs restent positives : la quantité moyenne d’acier par mégawatt construit et la quantité moyenne de charbon mobilisée par tonne d’acier. Toute capacité supplémentaire ajoute donc nécessairement une quantité positive de charbon à sa construction. Cette conclusion établit une dépendance systémique ; elle ne signifie ni que chaque projet particulier utilise le même acier, ni que la consommation annuelle de charbon augmente automatiquement.

Dans le système industriel actuel, la construction bas-carbone mobilise encore nécessairement du charbon à l’échelle agrégée.

La quantité annuelle attribuable à cette construction peut diminuer si les installations ralentissent ou si l’intensité matérielle et charbonnière de l’acier baisse plus vite qu’elles ne progressent. La question dynamique n’est donc plus celle de l’existence du lien, mais celle d’une course : l’expansion des installations dépasse-t-elle la décarbonation de leur chaîne d’approvisionnement ?

Quand la dépendance devient rebond

La variable pertinente n’est pas le stock déjà installé, mais les installations brutes annuelles It — en mégawatts par an, remplacements compris. Soit St la quantité moyenne d’acier par mégawatt et kt la quantité moyenne de charbon mobilisée par tonne d’acier :

kt = θt·cBF,t + (1−θt)·cEAF,t

θt désigne la part de l’acier issue de la filière haut-fourneau–convertisseur ; cBF,t et cEAF,t désignent les consommations de charbon des deux filières. La filière électrique en utilise beaucoup moins, mais pas zéro en moyenne mondiale : environ 150 kg par tonne d’acier, contre 780 kg pour la filière intégrée. À défaut de connaître l’approvisionnement exact de chaque projet, θt représente ici la combinaison mondiale moyenne des filières.

Le charbon mobilisé chaque année par la construction renouvelable s’écrit alors :

Ct = It · St · kt

Tant que St > 0 et kt > 0, ∂Ct/∂It = St·kt > 0. C’est la partie obligatoire : à structure industrielle donnée, davantage de construction mobilise davantage de charbon dans ce canal.

Pour décrire l’évolution dans le temps, on note η la baisse du coût des renouvelables, ε la réponse des installations à cette baisse, π l’effet des politiques publiques, du financement, des contraintes de réseau et des autres facteurs de déploiement, et δ la diminution conjointe de St et kt. On obtient localement :

Δln Ct ≈ ε·η + π − δ

Dans cette décomposition, le charbon mobilisé par la construction augmente lorsque ε·η + π > δ. Si la baisse de coût η provient elle-même d’un gain d’efficience et que l’expansion qu’elle déclenche dépasse la baisse d’intensité matérielle, le mécanisme est analogue à un rebond de Khazzoom-Brookes appliqué à la chaîne d’approvisionnement. Lorsque π domine, il s’agit plus largement d’un effet d’échelle institutionnel et politique, non d’un rebond-prix pur.

Trois niveaux doivent rester distincts. La dépendance agrégée est obligatoire tant que St et kt restent positifs. La hausse annuelle dans ce canal est conditionnelle à ε·η + π > δ. Une hausse de la consommation mondiale totale de charbon exige encore de tenir compte des substitutions et des baisses éventuelles dans les autres secteurs.

Les ordres de grandeur rendent la seconde proposition plausible sans la démontrer. Entre fin 2015 et fin 2025, la capacité solaire mondiale est passée de 222 à 2 392 GW, l’éolienne de 420 à 1 291 GW, et leurs installations annuelles combinées d’environ 113 à 670 GW. Sur une période proche, la part mondiale de la filière électrique dans l’acier n’est passée que d’environ 25 % à quelque 30 %.4 Mais δ comprend aussi l’évolution de l’acier par mégawatt et celle de la consommation de charbon au sein de chaque filière : ces séries restent nécessaires pour mesurer le rebond au lieu de seulement l’identifier.

L’efficacité ne ferme pas un usage. Elle lui ouvre un marché.

En 1865, William Stanley Jevons observe que l’amélioration des machines à vapeur ne diminue pas la consommation britannique de charbon. Elle abaisse le coût d’un service énergétique, augmente sa rentabilité, multiplie ses usages et finit par accroître la demande totale. Ce mécanisme est aujourd’hui connu sous le nom de paradoxe de Jevons.

1

Effet rebond direct

Un service devient moins coûteux en énergie. On l’utilise davantage, ce qui reprend une partie du gain.

2

Symbiose matérielle

L’usage efficace requiert de nouveaux équipements, matières, réseaux et services, eux-mêmes liés aux fossiles.

3

Expansion technologique

L’innovation rend possibles des produits et marchés qui n’existaient pas ; elle agrandit le domaine de consommation.

Le moteur électrique illustre cette expansion. Beaucoup plus efficace, propre au point d’usage, compact et facile à intégrer qu’une machine à vapeur, il ne s’est pas contenté de remplacer celle-ci dans les usines. Il a pénétré les ateliers qui n’avaient jamais eu de moteur, puis les foyers, les appareils ménagers et des milliards d’objets. En 2011, les moteurs électriques absorbaient environ 45 % de l’électricité mondiale. Ce chiffre ne signifie pas qu’ils seraient plus polluants à service égal ; il mesure l’immense extension du service rendu.

L’informatique suit la même trajectoire. Les gains vertigineux d’efficacité des processeurs n’ont pas servi principalement à réduire les ressources consommées par un nombre constant de machines. Ils ont permis le smartphone, les objets connectés, le cloud, puis l’intelligence artificielle. En 2025, la progression des centres de données, ajoutée à l’électrification des transports et de l’industrie, a contribué à une nouvelle hausse de la demande de gaz et, dans plusieurs pays, à un retour au charbon.

Le canal acier fournit un cas mesurable de cette expansion, mais il oblige à distinguer les causes. La baisse du coût de l’éolien et du solaire peut élargir les installations ; les appels d’offres, subventions, obligations, taux d’intérêt et capacités de raccordement les orientent tout autant. Lorsque l’expansion provoquée par un gain d’efficience reprend plus de matière que ce gain n’en économise, il y a rebond de chaîne d’approvisionnement. Lorsque le déploiement vient surtout des institutions et de la politique industrielle, le même bilan matériel relève plutôt d’un effet d’échelle. Dans les deux cas, l’efficacité unitaire ne décide pas de la taille finale du système.

L’efficacité améliore le rapport entre production et matière. Elle ne décide jamais, à elle seule, de la taille finale du système productif.

Le rebond n’est plus un accident de consommation. Il devient une structure.

Le paradoxe de Jevons classique décrit un mécanisme lié aux prix et aux usages. La symbiose décrit, elle, les interdépendances physiques entre techniques et matériaux. Le paradoxe de Jevons généralisé réunit ces deux dimensions et ajoute la longue durée, la macroéconomie et les institutions qui choisissent les investissements.

Les séries mondiales font apparaître une forte corrélation historique entre l’efficacité et l’empreinte totale. Entre 1900 et 2023, la relation entre l’efficacité carbone — le PIB produit par tonne de CO₂ équivalent — et les émissions mondiales donne un R² de 0,88. Des relations comparables apparaissent pour l’eau, l’azote agricole et l’électrification. Sur les cinquante dernières années, la part de l’électricité dans l’énergie finale est corrélée à la hausse de la consommation totale d’énergie (R² 0,97) comme à celle des fossiles (R² 0,94).5

Une observation, pas une loi

Le paradoxe de Jevons généralisé ne doit pas être traité comme une loi économique. Les régressions établissent une association historique globale ; elles ne suffisent pas, seules, à démontrer que l’efficacité cause toute hausse des émissions. Population, PIB et organisation productive interviennent simultanément. La portée de l’analyse vient de l’articulation entre ce constat statistique, les dépendances matérielles documentées et les mécanismes institutionnels.

Le canal acier permet de préciser les niveaux de causalité. La dépendance matérielle du bas-carbone aux filières carbonées est positive dans l’agrégat industriel actuel. Sa croissance annuelle reste conditionnelle au rapport entre expansion et décarbonation de la chaîne. Enfin, une hausse du charbon dans ce seul canal ne suffit pas à établir une hausse mondiale, puisque d’autres usages peuvent simultanément reculer. Le R² de 0,88 décrit une covariation historique à l’échelle de l’économie entière ; il ne tranche aucun de ces trois niveaux pris isolément.

La dépendance est actuelle. Son aggravation est conditionnelle. Le bilan mondial reste à mesurer.

L’hypothèse centrale est conditionnelle : en l’absence de transformations institutionnelles profondes et de contraintes effectives sur la demande, l’efficacité tend à agrandir la matrice productive mondiale. De nouveaux équipements appellent de nouveaux réseaux ; les réseaux verrouillent des usages ; ces usages rendent politiquement et financièrement coûteux l’abandon des infrastructures existantes.

QuestionCadre de la « transition »Paradoxe de Jevons généralisé
DynamiqueSubstitution des technologies sales par des technologies propres.Addition et interdépendance des énergies et des matières.
IndicateurParts de marché, intensité carbone, coût relatif.Volumes physiques absolus et empreinte sur tout le cycle de vie.
RelationLe « propre » remplace le « sale » si son prix devient compétitif.Les secteurs bas-carbone restent complémentaires de nombreux secteurs carbonés.
Levier principalPrix du carbone, innovation, diffusion et électrification.Gestion de la demande et des matières, choix des usages, institutions et répartition.
IncertitudeLes risques peuvent être modélisés et optimisés.Les seuils biophysiques et ruptures technologiques comportent une incertitude profonde.

Trois acteurs organisent la persistance fossile

Si l’efficacité n’impose pas la sobriété, il faut regarder en amont : quels projets reçoivent du capital ? Quels secteurs sont protégés ? Quelles infrastructures les rendent ensuite difficiles à abandonner ? Trois ensembles d’acteurs et quatre grands déterminants structurent ces choix : la rentabilité et le pouvoir de marché ; la puissance géoéconomique ; les règles commerciales ; l’architecture financière internationale.

Les grandes entreprises

Le solaire et l’éolien exigent beaucoup de capital initial, offrent des rendements longs et subissent une forte concurrence. Le pétrole et le gaz vendent continuellement une ressource rare au sein de marchés concentrés.

La technique la moins chère n’est donc pas nécessairement l’investissement le plus rentable. Les projets frugaux, la marche, le vélo ou le partage créent peu de droits de propriété et peu de rentes.

Les États

Subventions, contrats commerciaux, politique industrielle, diplomatie et droit protègent la rentabilité des entreprises nationales. Les investissements bas-carbone chinois à l’étranger dépassent 220 milliards de dollars depuis 2022, mais la rivalité géopolitique stimule aussi l’armement et les activités carbonées.

Les dépenses militaires mondiales atteignaient 2 700 milliards de dollars en 2024. Si la défense était un pays, elle serait, selon l’estimation citée, le quatrième émetteur mondial.

La finance

Banques, marchés, banques centrales et règles prudentielles définissent le coût du capital, les exigences de rendement et la valeur des actifs. Les secteurs fossiles, déjà rentables et riches en liquidités, résistent mieux aux taux élevés que les infrastructures renouvelables très capitalistiques.

En période de crise, les achats d’actifs et anticipations de sauvetage peuvent encore consolider la structure productive existante, même sans objectif explicite de soutien aux fossiles.

Le déplacement décisif se trouve ici. Le paradoxe n’est pas attribué à une irrationalité du consommateur. Il se forme dans le choix collectif des investissements, puis se ferme par les coûts de changement, les effets de réseau, le droit, les intérêts exportateurs et l’inertie institutionnelle.

La frontière entre économie verte et brune disparaît

Les chaînes de valeur traversent les catégories. Dans le commerce international, les estimations retenues indiquent que 34 % des émissions de l’acier, 45 % de celles de la chimie, 24 % de celles des produits agricoles et 50 % de celles de l’aluminium sont incorporées dans les échanges. Les pays ayant décarboné leur électricité peuvent donc conserver une forte empreinte de consommation en important les produits les plus carbonés.

L’agriculture et l’alimentation illustrent aussi la difficulté. Le système alimentaire représente environ 18 gigatonnes de CO₂ équivalent, soit près du tiers des émissions mondiales. Une partie peut reculer avec la fin de la déforestation ou une énergie moins carbonée ; le méthane, l’azote des engrais et les gaz de réfrigération sont beaucoup plus difficiles à supprimer.

Précautions de lecture

Quatre contresens à éviter

« Les renouvelables sont inutiles. »

Non. Elles restent indispensables à toute trajectoire bas-carbone et leur coût matériel de construction est justifié par les émissions qu’elles doivent permettre d’éviter.

« Aucune substitution n’est possible. »

Des secteurs électriques et plusieurs économies ont réduit certaines consommations fossiles. Ces réussites existent ; elles ne peuvent simplement pas être généralisées d’office à l’ensemble du système mondial.

« L’histoire condamne l’avenir. »

Jamais auparavant la fermeture rapide des fossiles n’avait été un objectif politique global. Le passé alerte sur l’inertie ; il ne prouve pas l’impossibilité d’une contrainte nouvelle.

« Tout progrès augmente nécessairement les émissions. »

Le paradoxe est une régularité empirique dépendante des institutions, de la demande et des usages. Ces déterminants peuvent être modifiés politiquement.

La transition commence quand l’addition s’arrête

Dans le cadre conventionnel, l’objectif est un chiffre — zéro émission nette en 2050, 2060 ou 2070 — et la stratégie consiste à diffuser des technologies plus propres. Une autre finalité apparaît ici : satisfaire les droits fondamentaux à l’intérieur des limites planétaires, en arbitrant explicitement les usages de l’énergie et des matières.

Ce déplacement oblige à sortir de l’optimisation abstraite. Le ciment nécessaire au logement ou à un réseau d’eau dans un pays pauvre n’a pas la même utilité sociale que le ciment d’une nouvelle autoroute dans une région déjà saturée d’infrastructures. L’acier d’une éolienne, d’un hôpital ou d’un blindé ne peut pas être traité comme une quantité indifférenciée. Si les émissions des secteurs difficiles à décarboner persistent, il faut décider à quels usages et à quelles populations elles sont allouées en priorité.

A

Cartographier

Décrire les chaînes matière-énergie avec des matrices entrées-sorties détaillées et rendre visibles les vulnérabilités importées.

B

Discerner

Soumettre les promesses industrielles à une expertise indépendante : faisabilité, calendrier, cycle de vie et effets de réseau.

C

Allouer

Hiérarchiser démocratiquement les usages, contraindre la demande totale et donner priorité aux besoins fondamentaux et aux pays moins équipés.

Les politiques publiques peuvent donc modifier la frontière entre transition et paradoxe de Jevons généralisé. Mais elles doivent agir sur les institutions qui fabriquent la demande : règles de financement, rentabilité sectorielle, commerce, infrastructures, normes de propriété, commande publique et choix géopolitiques. Un prix du carbone peut participer à cet ensemble ; il ne peut pas en tenir lieu.

Rapportée au canal acier, cette action comporte deux leviers inséparables. Accélérer δ — allègement des équipements, recyclage, fours électriques alimentés par une électricité bas-carbone, réduction directe à l’hydrogène — diminue le charbon mobilisé par mégawatt. Mais si ε·η + π reste supérieur à δ, la consommation annuelle de ce canal continue d’augmenter. Il faut donc aussi contenir la demande matérielle totale et associer les nouvelles capacités à la fermeture effective des anciennes. Décarboner la construction affaiblit la symbiose ; organiser le retrait transforme l’addition en substitution.

Trois programmes de recherche

1. Les vulnérabilités des chaînes d’approvisionnement. Identifier les matières indispensables, leurs dépendances énergétiques et les chocs de prix susceptibles de se propager.

2. L’économie politique des flux matériels. Étudier les coalitions, intérêts, règles juridiques et rapports de pouvoir qui stabilisent certains flux carbonés.

3. Une évaluation multidimensionnelle du bien-être. Comparer les scénarios non seulement en argent ou en tonnes de carbone, mais selon les droits, les usages et la répartition entre groupes sociaux et pays.

Installer le nouveau ne suffit pas. Il faut organiser le retrait de l’ancien.

La décarbonation n’est pas invalidée ; sa version automatique l’est : celle où le progrès technique, la concurrence et les prix feraient spontanément disparaître les fossiles. Une transition réelle ne se mesure pas au nombre de panneaux ajoutés, mais à la quantité de charbon, de pétrole, de gaz et de matières effectivement soustraite — sans transférer simplement leur usage ailleurs.