Ceux qui souhaitent le plus quitter le dollar ne possèdent pas les moyens de le remplacer. Ceux qui possèdent ces moyens ont prospéré grâce à lui.
Le récit rencontre son paradoxe
La dédollarisation constitue l’un des grands récits associés aux BRICS. Pourtant, le groupe réunit des économies dont le rapport à la monnaie américaine est profondément différent : certaines veulent contourner un système qui les exclut, d’autres préserver le système qui a consolidé leur puissance.
La Chine : produire pour l’Occident, accumuler des dollars
La puissance chinoise repose d’abord sur le travail, l’organisation industrielle, l’épargne et les infrastructures. Mais elle s’est développée grâce à l’accès aux marchés mondiaux, particulièrement au marché américain. La Chine a vendu ses produits en dollars, accumulé des excédents puis replacé une partie de ces dollars dans les actifs américains.
En juin 2025, les investisseurs de Chine continentale détenaient encore 1 279 milliards de dollars de titres américains.
Un circuit qui se referme
Ce n’est ni une soumission totale de Pékin ni une égalité entre deux systèmes indépendants. La Chine a grandi dans une architecture dont Washington conserve la monnaie centrale, les principaux marchés financiers et une partie des portes technologiques.
La Chine doit sa puissance à ses propres efforts, mais elle les a transformés en puissance mondiale à l’intérieur d’un système largement contrôlé par les États-Unis.
Le Golfe : des BRICS directement arrimés
L’Arabie saoudite et les Émirats peuvent défendre la multipolarité, commercer avec la Chine et appartenir aux BRICS. Mais leurs monnaies restent directement liées au dollar.
Le dirham émirati est officiellement arrimé à la monnaie américaine, et la banque centrale intervient pour maintenir cette parité. Le riyal saoudien est lui aussi fixé au dollar au taux de 3,75 riyals.
Une rupture frontale fragiliserait leur monnaie, leurs réserves, leurs investissements, leurs revenus énergétiques et leur accès aux marchés occidentaux.
Le Golfe est pro-BRICS pour diversifier ses partenaires, mais pro-dollar pour préserver sa puissance financière.
Plusieurs formes de dollarisation
Golfe
Dépendance monétaire par l’ancrage direct des devises.
Chine
Dépendance partielle par les excédents, réserves, actifs et débouchés.
Inde et Brésil
Le dollar reste central pour financements, importations et investissements.
Russie et Iran
Davantage exclus, ils veulent contourner le système sans pouvoir offrir seuls une alternative mondiale.
Même la New Development Bank s’était fixé pour 2022–2026 un objectif de seulement 30 % de financements en monnaies locales.
Contourner n’est pas remplacer
Les BRICS peuvent développer des paiements bilatéraux, des swaps entre banques centrales, des monnaies numériques, davantage d’or et des financements en monnaies nationales. Ils peuvent créer des routes secondaires.
Mais ils ne disposent toujours ni d’une monnaie commune, ni d’un actif sûr comparable aux obligations américaines, ni d’un marché financier unifié, ni d’une banque centrale commune, ni d’un prêteur mondial en dernier ressort.
Dollar
Part des réserves mondiales au premier trimestre 2026.
Renminbi
Part des réserves mondiales à la même date.
Les BRICS peuvent diminuer leur vulnérabilité au dollar. Ils ne peuvent pas encore s’en extraire collectivement. Ceux qui réussissent sont compromis avec lui ; ceux qui rompent avec lui sont souvent ceux qu’il a déjà marginalisés.
Pour l’instant, les BRICS ne grandissent pas hors du système américain, mais sous son plafond monétaire.